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Olivier Estoppey
 
Text von Florence Millioud  24 Heures

Ses phrases, comme ses sculptures, jouent avec l’espace. Avec les plages obscures, les trouées de lumière, le vide, elles jouent avec les sens. Surtout lorsqu’on pousse Olivier Estoppey là où il ne veut pas forcément aller: lui! Ce caractère qu’il définit «borné» et ce métier sans concession qui l’a fait ainsi, absorbé par «le travail d’une vie». Que dire de plus? Tout autre ajout lui semble superflu, la sincérité se méfie des longs discours. Le sculpteur leur oppose une poésie en partage, la beauté de la trace, des raisons à l’existence: toute la sève de la vie transmise à cinq enfants; le plus jeune a 22 ans. Il n’y a que la jauge «présence» que le sexagénaire semble tenter de ne pas trop évaluer. Comme l’impact sur l’entourage d’un destin balisé par l’hypersensibilité.

Alors l’artiste neutralise le débat en le lançant sur son plus grand dénominateur commun: «Le problème de la promiscuité avec quelqu’un comme ça, soit on écrase, soit on englobe. Comme papa, je ne pense pas avoir été toujours terrible.» La voix se fait petite mais le regard parle d’amour présent, pas de vains regrets. «Une nature instinctive fait que des portes se ferment, je m’en rends compte maintenant, reste à l’admettre. Mais on se parle franchement.» Ne pas se mentir, ce souci de l’essentiel se lit dans ses traits taillés comme ceux qu’il pose sur le papier, mais c’est l’appel à la gentillesse des grands sensibles qui les éclaire. Ses enfants… un peintre, un relieur, un webdesigner, un étudiant en histoire de l’art, une décoratrice: tous ont choisi leur vie et, finalement pas si loin du périmètre sensible de leur père, qu’ils exposent ensemble, arpentent la montagne, débattent ou créent côte à côte. «Ils sont beaucoup venus m’aider à l’atelier, mais c’est quand même spécial, la vie d’artiste.»

Cette vie, Olivier Estoppey en parle «souvent» avec son amie peintre, mais surtout, il ne la «regrette pas». Qu’elle l’engloutisse et nécessite tous ses ressorts dans les périodes où règne l’urgence de créer, «des moments pas très raisonnables où on se révèle peu perméable à l’extérieur». Ou que cette vie confronte l’artiste à l’entre-deux, ce sable mouvant, ce vide laissé par l’œuvre tout juste sortie de l’atelier. La dernière, Le vent les portera, appelle à elle les visiteurs de Bex & Arts. En contrebas du chemin, il faut la voir, la ressentir. Triptyque d’équilibres fragiles entre plusieurs états d’âme, elle imprègne le parc de Szilassy d’une nouvelle strophe de la poésie infinie récitée par le sculpteur. Celle des Grands bateaux (1990), des oies d’un Dies Irae (2002), du Jour des larmes (2005), des Loups (2008), du Matin d’or fin (2014). Treize éditions pour la Triennale, douze empreintes indélébiles laissées par l’artiste plus à l’aise en extérieur qu’entre les quatre murs d’une galerie. «Je ne suis pas très sculpture sur la cheminée! J’aurais adoré faire du cinéma, j’essaie de m’en approcher en liant mes projets au paysage, au mouvement…»

Pas une bonne idée

Ah ces points de suspension qui ponctuent ses «comment dire...». Ses «peut-être que». Son «je ne suis pas tellement de la ville ou, en fait, je n’en sais rien». Un peu comme s’il avait décidé de ne pas trop chercher à se connaître. «C’est sûr, je ne suis pas le roi des bienveillants, ose-t-il. Et je ne suis pas là à m’adorer.» Mais dans l’atelier aiglon, un ancien théâtre où il est seul en scène, entre une partie ordonnée au millimètre et ses oies prêtes à partir en Toscane remplacer celles que le temps a malmenées au «Jardin de Daniel Spoerri», le sculpteur ne boude pas le bonheur de partager, l’envie de faire connaître. Une seule nuance: il est question de processus créatif plutôt que d’art, comme si, chargé de tout et de rien, le mot était devenu inaudible à côté de la liberté de faire. Une latitude façonnée par l’expérience que dans un trait d’humour – ou de dépit face au temps qui file? – Olivier Estoppey, 66 ans, fait remonter à «avant Jésus-Christ! J’ai l’impression d’avoir fait pratiquement que ça.»

La passion l’emporte d’une petite longueur sur la réalité, il le sait et ne s’en cache pas, tout à la reconnaissance de l’importance de l’accumulation des savoirs. «J’ai commencé par l’apprentissage de décorateur avant d’entrer aux Beaux-Arts, il faut être en capacité d’apprécier ses limites, c’est là que je me suis vite dit que la peinture, ce n’était pas une bonne idée. On doit aussi pouvoir être en mesure de goûter au privilège de faire ce que l’on veut même si, après, pour le grand saut, il faut trouver des moyens.» Comme l’enseignement… L’artiste qui a vécu une première exposition personnelle à Arles et un premier bide à la Van Gogh, s’y est frotté. Un peu. Avec ce bonheur édifiant de croiser les disciplines lors d’un cours donné aux futurs architectes EPFL. «Ça permet de ne pas trop prendre au sérieux la notion d’art et de se nourrir. J’aurais adoré faire de la musique, mais le simple fait d’imaginer la patience nécessaire à l’apprentissage m’a freiné. Sauf que finalement, ça doit être comme le dessin. Au début, deux heures crayon en main paraissent un exercice interminable mais très vite, on le fait pendant des heures, des jours.»

Le train, un autre atelier

Aujourd’hui, c’est dans le train, en fils de chef de gare favorisant cette manière de voir défiler le paysage, mais surtout en pendulaire entre Lausanne où il vit, et Aigle où il œuvre, qu’Olivier Estoppey travaille le trait. Des feuilles et des feuilles à la plume. Une répétition, presque une astreinte, mais l’engagement sincère de l’âme et la libération totale de l’instinct surgissent de ces pages noircies qui finissent par constituer une histoire, une généalogie intime de la pièce sculptée. Toutes sont conservées. Fourrées. Rangées par classeurs. Toujours ravi de ce partage, il en sort un, le feuillette, c’est un véritable story-board. Des œuvres anciennes apparaissent, mutantes, elles nourrissent de nouvelles, les couches de mémoire se densifient. Puis le plâtre qui moule, le béton qui comprend fêlures et désirs, les fige comme on retient un souffle de vie… «On brasse des choses, pas toujours dans la sérénité. C’est l’affrontement exutoire que je cherche, je tape la terre au lieu de me taper.» C’est dit! Mais reste… ce sourire, vrai.

Original-Text 24Heures